CHRONIQUE DU CONSAC DES GAGNE-PETIT 1993

tata cécile



Une qui le savait bien, c'était notre tante Cécile. Pour chaque jour que le Bon Dieu faisait pour elle, elle faisait le tour de tout le village avec sa grande panetière roulante. A chaque intersection de rues, bien sûr y en avait pas autant qu'aujourd'hui, disons donc qu'aux intersections du petit nombre de rues, Tata Cécile poussait de sa voix de stentor: "Le paiiin, le paiiin, qui n'a pas eu son paiiiiiiiiin..."

Si tout le monde avait eu la voix de Tata Cécile, on n'aurait jamais inventé les micros.

D'ailleurs, quand tu entendais "le paiiin, le paiiin..." tu avais largement le temps de te préparer car ça voulait dire qu'elle était encore quelques rues plus loin. Mais ça dépendait aussi de l'heure, ce qui prouve bien qu'un pays ça se comprend aussi "à l'oreille" et au soleil.

En effet, si la voix venait du côté du canal et qu'il n'était pas loin de midi, alors tu pouvais artéguer pour avoir ton pain car, là, ça voulait dire que la tournée s'achevait. Oh, il restait bien encore du temps parce que, une tournée en appelant une autre, en finissant la sienne par le canal Tata Cécile livrait les cafés en dernier. Ça lui permettait d'en quicher quelques-uns avant d'aller rendre la caisse. E mai d'un cop... la caisse était leù faite « Et plus d’une fois… la caisse était vite faite ».
Entre, d'un côté, ceux qui avaient rajouté le pain sur l'ardoise d'hier, et d'avant-hier, et des jours-avant et, de l'autre côté, les pastis qui s'étaient alignés sur le zinc... c'était souvent "va petit mousse où le vent te pousse". Chacun aura deviné que, entre l'ardoise et le zinc, tu risques pas d'aller bien loin. Mais dans sa grande philosophie Tata Cécile ajoutait:
" Hé bé! il fera jour demain,non ? ". Quelques décennies plus tard, nous devons bien reconnaître qu'elle avait raison: parfois.il fait encore jour. Elle, au moins, elle savait bien que c'était pas l'argent qui résoudrait tous les problèmes.

Mais ce que nous sommes un certain nombre à ne pas pouvoir oublier, c'est la précision qu'elle mettait à se trouver aux abords de l'école quand sonnait la récréation. Comme on dit, elle connaissait son monde et c'était pas la peine de moufter quoi que ce soit; si elle te demandait: "Tu l'as eu ton croissant, aujourd'hui?", c'était inutile de balbutier "Je n'ai pas de sous..." En te mettant le croissant dans la main elle disait tout haut: "Ta mère me le paiera plus tard"; puis elle ajoutait tout bas:" Lous qu'an paga, an paga per leis autres. Diguès pas ren e encouna lou !" « Ceux qui ont payé l’ont fait pour les autres. Ne dis rien et avale-le ! ». Et le plus merveilleux c'est qu'elle ne demandait même pas un baiser en échange.

Tata Cécile, elle aurait pu en mettre encore plus des croissants dans sa panetière... De quoi nourrir tous les enfants de la terre, mais son coeur y prenait déjà tellement de place. A coup sûr Brassens l'aurait confondue avec Jeanne. Mais tant pis pour Brassens, nous, on pouvait pas se tromper : c'était bien Tata Cécile.