CHRONIQUE DU CONSAC DES GAGNE-PETIT 1993

les cabanes


Là où ça chantait le plus c'était sans doute aux Cabanes. Les Cabanes, c'était un peu comme un quartier du village, mais pas vraiment avec des rues; plutôt des zig-zags; enfin, fallait connaître. Elles commençaient juste au bas de la rue de la Poissonnerie pour finir au niveau du Château Rédarès, du moins dans le sens du rivage.

Dans l'autre sens, c'est à dire en remontant dans les terres s'il y avait eu des terres, c'était le "trou de la merde" qui faisait la limite. Il s'agissait d'un vieil étang qui n'en finissait plus de croupir, peu d'eau mais beaucoup de vase, ce qui explique qu'il cocotait pas mal dès que l'été venait à taper. Mais c'était surtout l'absence de tout-à-l'égout qui expliquait le reste.

Pour ceux du village, pas de problème ils vidaient leurs cagadous dans le canal, où se jetait le Vidourle, dans lequel de vidaient les cagadous de tous les autres villages en amont, à commencer donc par Aigues-Mortes et Saint Laurent d'Aigouze, en remontant jusqu'à Sommières et peut-être Quissac. Si bien que la couleur du Vidourle quand il faisait ses vidourlades, même l'ami Vincent l'avait peut-être pas sur sa palette. Nous, ça nous permettait de réaliser que les grands penseurs de ce monde ont découvert les camps d'épuration avant les stations du même nom. Ainsi va l'humanité, rarement gênée par sa merde.

Mais pour revenir aux Cabanes, il fallait bien que les nombreuses familles qui vivaient là puissent caguer quelque part, rien de plus naturel! Et ben, malgré cette nauséabondance, ce fut là, au bord de ce trou de la merde qu'eût lieu l'évènement le plus miraculeux de notre histoire consacquoise: l'apparition de la Sainte Vierge.

"La Vierge du Trou de la Merde", voilà qui pourrait offusquer plus d'une conscience qui se croit propre, mais à celles-là on pourra toujours faire remarquer que la Vierge ne s'est pas adressée à elles. Tandis qu'au père Bonlun, l'apparition fut même suivie d'une demande: celle d'élever sur cet emplacement une statue commémorative de cette merveilleuse visitation

Ce que le brave homme fit aussitôt, en construisant lui-même la statue, le socle sur lequel elle reposait, et le puits aux offrandes qui entourait l'ensemble. Sauf que la phase de dévotion fut très courte car de mauvaises langues colportèrent vite qu'à la fin de l'été, quand le père Bonlun vidait le puits pour le nettoyer, c'était lui qui avait fait la meilleure saison..

Nous, nous étions trop jeunes pour comprendre les magouilles qui suivirent. Toujours est-il que la Vierge disparut comme elle était apparue. Plus tard, nous aurions certes pu chercher à élucider quelque vérité en cette histoire, mais à quoi bon ? Les temps ont changé, ça c'est bien dommage; les Cabanes n'existent plus, ça c'est heureux; et il n'y a plus grand monde pour croire à la Vierge Immaculée, et ça, ça regarde chacun. Mais dans l'hypothèse qui nous a permis de relater cette histoire, nous ne voyons toujours pas pourquoi la sainteté ne s'incarnerait que dans les ors et la dentelle du clergé...

La propreté de l'âme, c'est bien la condition première qu'il fallut à ces femmes et ces hommes, d'ici et d'ailleurs, d'hier et parfois d'aujourd'hui encore, pour accepter de vivre dans de sordides entassements de planches et de tôles, cultivant trois souches sur d'arides arpents qui ne seraient jamais à eux (ou à quel prix...), juste parce que quelques seigneurs, ou se prétendant tels, ont eu la préséance.

Aujourd'hui encore, quand les consacquois se remémorent ce temps et ces lieux, ils continuent à parler des Cabanes; jamais il ne leur vient le terme de "bidonville". E pas men, s'ère pas aco, de qu'ère ? « Et pourtant, si ce n’était pas ça, qu’était-ce ? »