CHRONIQUE DU CONSAC DES GAGNE-PETIT 1993

l'enfance


En ces temps heureux, il y avait d'autres cabanes, celles des petits baroulaïres. Guère moins élaborées que celles des grands, il te suffisait de quelques planches et de tout ce qui te tombait sous la main lors d'une virée aux poubelles, où il fallait d'abord faire déguerpir quelques ratas pour pouvoir glâner tranquille. C'était l'époque ou les arcs et les frondes sifflaient, mais de salubrité publique, et ce petit amusement en valait bien d'autres ainsi que nous le verrons par la suite.

Et comme c'est pas aux enfants qu'on pourrait reprocher le manque d'ingéniosité, le point fort de nos habitations enfantines en était souvent l'emplacement. Parfois construites au milieu des roseaux, elles t'offraient une vue imprenable sur quelque étang et toute sa faune. D'autres fois, elles gagnaient l'altitude des grands pins du bois du Boucanet, pour une autre vue imprenable sur l'horizon marin. Qu'on le veuille ou non, ici ce sont les enfants qui ont inventé les marinas.

D'autres, plus feignasses, investissaient pour un temps l'un des nombreux blockhaus " dissé-minés " dans les dunes. Évidemment, c'était déjà construit, les murs étaient plutôt solides et l'intérieur plus spacieux qu'une cabane dans un pin-parasol mais il fallait qu'il n'ait pas déjà trop servi de cagadou. Quoique le véritable danger, celui qui faisait frémir parents et instituteurs, c'était que certains blockhaus contenaient encore, à peine ensevelies, des caisses d'armes, balles, grenades ou autres explosifs laissés par les Allemands en déroute. Bien que la plupart de cet arsenal fut rouillé, de savoir qu'on avait le cul sur des obus ne transformait pas vraiment ces "cabanes" en villa "mon repos". C'est pour ça que les feignasses étaient aussi souvent les plus brutisses et que ça finissait pas toujours très bien.

Nous, en tout cas, on s'est pas fâché quand les blockhaus ont été démantelés quelques années plus tard. On a juste regretté que ce ne soit pas les Allemands qui viennent faire le nettoyage. Bon, c'est du passé et depuis ils ont essayé de se rattraper en nous offrant une fontaine solaire (ça part du principe que t'as pas soif les jours de pluie). Pour les remercier on l'a installée au plus bel emplacement de la ville moderne, près du rond-point où trône déjà le palmier centenaire d'Aigues-Mortes qu'on a échangé contre un peu d'argent et un sac de farine..

Pour revenir à nos gamineries, il y avait d'autres cabanes potentielles grâce aux caves du Château Leenhardt. Là, l'insécurité tenait surtout dans notre trouille de tomber sur le maître des lieux. Aïe aïe aïe...C'est fou comme il y a des gens qui vous terrorisent le moindre gosse.

Tè puisqu'on parle du Château Leenhardt, ça n'a rien à voir avec les cabanes mais on ne peut pas passer sous silence un autre phénomène miraculeux de notre Consac. Dans la cour intérieure il y a un grand pin magique.

Quand il neige, tous les arbres alentour se couvrent de flocons mais pas celui-ci. La neige fond sitôt qu'elle touche la couronne entière du parasol. En grattant un peu, bien sûr, on trouverait une explication botanique et scientifique à ce phénomène. Mais à quoi bon casser la magie et la beauté ? Lou prochen cop qué toumbara de neù, vas lou veire. « La prochaine fois qu’il neigera, vas le voir. » Mais attention au maître des lieux, peut-être que ça n'a pas trop changé.

Non, les seules choses qui aient changé, c'est que le Château Leenhardt n'existe plus et que, concernant les cabanes et la vie sauvage des enfants, à force de pos, de cos et d'entorses, les terrains infantilisables ont rétréci comme peau de chagrin. Les terrains communaux suivent d'obscurs desseins et les propriétaires plus paranos que jamais redécouvrent les barbelés et les tessons de verre pour nous préparer le monde de paix de demain.

Si la liberté d'espace appartient au passé, nous les baroulaïres, on voudrait bien savoir ce qui la remplace pour tous ces enfants du Consac actuel…

Vivre avec son temps, c'est déjà une chose; mais vivre avec son espace, tu y penses, toi, pour ton petit?