CHRONIQUE DU CONSAC DES GAGNE-PETIT 1993

les baigneurs


L'espace, les grandes étendues, ça commençait tout de suite aux portes de la ville. Et comme on était pas encore devenus trop cons, on laissait les portes ouvertes. ça faisait plus d'espace. Ainsi, quand on allait chercher le goûter chez mamé Rosa (ou mamé Gili ou une autre mamé car on avait tous une foule de mamés et de papés...), on entrait par la rue et on sortait par la cour qui appartenait plutôt au vieux Caussino qui y louait ses vieux masets retapés pour les baigneurs.

Faut dire qu'on n'avait pas encore inventé les touristes. C'était pas la peine puisqu'on faisait le plein avec nos baigneurs. La différence c'est qu'ils venaient de moins loin, mais surtout chaque année, parce que la mer ça faisait du bien aux enfants. Quand ils ne viendraient plus, ce seraient les enfants qui prendraient le relais pour leurs propres caganis, parce que c'est pas demain la veille que la mer cessera de faire du bien aux enfants.

Les baigneurs du vieux Caussino, on les connaissait tous, forcément, certains nous avaient vu naître. Presqu'ils étaient plus chez eux que nous. C'est pour ça qu'à la bonne saison on mangeait ensemble les figues de l'énorme figuier qui prenait toute la cour. Des fois, passaient aussi les frères Grance qui venaient juste de s'installer au pays et qui n'avaient pas leurs pareils à la fronde pour déquiller les gros ratas des poubelles. Un peu ça, un peu qu'ils louaient aussi à Gaucino, ça leur donnait droit aux figues, et ça en faisait pas moins par tête de pipe tellement l'arbre était généreux.

Tout ça pour dire que, partager, c'était pas une question d'étrangers ou de propriétés. Si ça se trouve, le verbe partager n'existait même pas dans le dictionnaire consacquois. Partager, c'était pas un mot, c'était un acte quotidien.

Ben sûr, comme ailleurs, Ce système ne marchait pas pour la brebis égarée, celle qui te ferait mentir tout un régiment de baroulaïres. Témoin, cet autre souvenir qui n'a jamais pu s'effacer de la mémoire consacquoise.

On l'a dit : tu entrais par une porte, tu sortais par une autre. Souvent ça te faisait passer par l'une ou l'autre terrasse où les gens faisaient la tambouille. Tu savais tout ce que mangeaient les voisins. Mais au lieu d'être pris comme un espionnage culinaire ou un vilain défaut de curiosité, ça donnait plutôt :

"Fan dé Dieù, Vivi, qué sentis boun dins toun oustau, Dé qu'as fa ?". "Oh, es rés qu'un pélao. N'en volés per soupar ?". "Noun, mie (prononcer: miiiieu), lou gran Jousé m'a leva quauque moussènes. Ai ço qué mé fau Sera per un autre cop."

« Cré enfant de Dieu, Vivi, que ça sent bon dans ta maison. Qu'est-ce que tu as fait ? » « Oh, ce n'est qu'un ragoût de seiches. Tu en veux pour ton souper ? » « Non, ma mie, le grand Joseph m'a réservé des petites soles. J'ai ce qu'il me faut, ce sera pour une autre fois. »
Et chacun allait son chemin, la tête pleine du bonheur de savoir que, argent ou pas argent, c'était pas demain que tu crèverais de faim.

Un jour, sur la gazinière en plein air de l'une de ces terrasses, une baigneuse avait mis un pot-au-feu à ronronner cependant qu'elle allait à la plage. Quand vint à passer quelque renarde bien du pays.. Par l'odeur alléchée, on la vit soulever le couvercle de la cocotte, avant de le reposer d'un air mi-déçu mi-dédaigneux, comme certain renard de la fable jugeant les raisins pas assez mûrs et bons pour les goujats. Notre renarde s'en alla donc. C'est que la baigneuse, sans doute pas plus fortunée que la plupart des autochtones, n'avait mis à mijoter qu'un pot-au-feu du pauvre, c'est-à-dire sans viande, juste avec un gros os à moelle pour donner du goût au bouillon. Y jeter de simples vermicelles et trois légumes l'aurait transformé en plat royal si... notre renarde ravisée n'était revenue sur ses pas. En fait, elle était allée s'enquérir d'une louche et d'un récipient pour commettre son forfait. C'est ainsi que, soulevant le couvercle de la cocotte pour la deuxième fois, elle écuma le bouillon de tous ses yeux, jusqu'à ce que la moindre goutte de gras, tout ce qui pouvait donner corps et goût à ce maigre repas ait changé de récipient. Seul resta l'os, blanc, dans une eau des plus limpides.

Ceux qui nous rapportèrent l'histoire conclurent en disant "Tu te rends compte, la garce!". C'est triste ce que les gens manquent parfois de vocabulaire...

Depuis ce temps, nous les baroulaïres, on aime toujours le pot-au-feu et on rêve (qu'est-ce qu'on est utopistes) qu'une renarde fasse un pot-au-feu géant où serait invitée toute la gent consacquoise. En attendant, on surveille les cocottes…