CHRONIQUE DU CONSAC DES GAGNE-PETIT 1993

le petit bonheur


Tout à côté du Château Rédarès et ses mystérieux habitants, il y avait le Bon Accueil et le Petit Bonheur.

Déjà qu'un bon accueil est en-soi un vrai petit bonheur, tu comprendras que là c'était le bouquet. A première vue, c'était rien que des terrasses couvertes dont l'extrême proximité du bord de l'eau avait décidé de la vocation. Pour boire un coup ou se mettre à l'abri de la cagne,ces lieux n'avaient pas leur pareil, vu qu'ils étaient savamment construits sur le principe des trous et des courants d'air. Mais il ne serait pas venu à l'idée de personne de s'en plaindre, et surtout pas aux milliers de baigneurs qui venaient en profiter car, on vous l'a déjà dit: on a pas attendu les touristes pour faire le plein. Alors, tous les dimanches que le Bon Dieu faisait ensoleillés, y avait du monde jusqu'à perpète.

Au Petit Bonheur et au Bon Accueil on pouvait commander quelques spécialités; mais ça, c'était plutôt quand on avait quatre sous de reste ou gagné récemment au tiercé, sinon, tu pouvais tirer ton propre repas de ton propre sac et user seulement des tables et des bancs mis à disposition. En règle générale, commander les boissons suffisait pour être bien considéré des gérants du lieu, ce qui, parait-il, est une coutume qui disparaît bon train dans l'Europe grandissante, et pas seulement au Bon Accueil et au Petit Bonheur parce que eux, peuchère, y a longtemps qu'ils sont plus là. Mais, à force, il se pourrait bien que disparaisse cette autre idée que, ton bonheur, c'était ce que tu avais été capable d'apporter toi-même et que tu mettais au partage sur la table. Le reste, les chants et les grosses rigolades, ça venait tout seul et tu avais toujours passé une bonne journée. "Une dé maï." « Une journée de plus (de passée…) »
Sans compter que, le bonheur, c'est comme le reste : il en vaut mieux un petit plutôt qu'une absence de grand.

Vu que les seigneurs d'avant construisaient toujours leurs châteaux en retrait de la populace, le Château Rédarès marqua longtemps comme une limite du village. Les quelques villas et bâtisses échappées du lot se trouvaient vite au milieu des dunes ou en bord d'étang, ou alors au début du chemin de la campagne, en allant vers l'Espiguette.

En ces temps où primait encore le charreton, aller à la campagne paraissait une expédition. Il fallait prendre la journée ou un vélo. En attendant que toutes ces conditions soient réunies, nous préférions aller barouler vers la laune. Au fond, ça faisait aussi loin (ou pas plus loin) que la campagne, mais on pouvait y accéder par le bord de mer, en tirant sur la pointe l'Espiguette.