CHRONIQUE DU CONSAC DES GAGNE-PETIT 1993

la laune


Passées les montilles, aujourd'hui symbolisées par un mur berlinesque nommé Mistral-Mireille-Vincent-Ecétéra..., on sentait déjà les odeurs de la pinède, des tamaris et des genévriers de Phénicie se mêler à celles, plus iodées, de la laune. Ahhh! cette pinède... Faut croire que nous, les baroulaïres, on n'est pas bien évolués car même en rassemblant toute notre intelligence depuis des années et des années, on a jamais pu comprendre pourquoi les gens se sont mis à préférer les parasols aux pins-parasols. Qu'est-ce que tu veux, chacun raisonne avec ce qu'il a, ce qu'il peut… Mais il y en a quand même qui résonnent plus tôt.

Nous, en tout cas, on avait une belle pinède aux pieds dans l'eau et c'était bien pratique qu'elle soit, en plus, en bord de laune (surtout parce que c'est de la laune qu'on veut vous parler).

Une laune c'est comme une lagune qui aurait perdu son g. Laune. A l'époque le mot existait même pas dans le dictionnaire et souvent il n'existe pas maï « pas plus » aujourd'hui, à moins de déranger le Larousse en plusieurs volumes. Ce qui nous confortait dans l'idée que, béleù « peut-être » , on était les seuls à en avoir une. C'était une petite anse peu profonde (on avait pied pratiquement partout), avec une succession de bancs de sable jusqu'à la Pointe de l'Espiguette. Bien que la laune fût entièrement ouverte sur la mer, sa position (c'est le propre des anses) faisait que les eaux s'y endormaient légèrement, comme pour faire des lits douillets aux poissons. Peu de remous et beaucoup d'ensoleillement, le coin était idéal pour tout ce qui vit et c'est sans doute pour ça que, côté humain, y allaient surtout les enfants, les amoureux, les ravis et quelques pêcheurs.

Rien qu'au bord, tu pouvais ramasser des couteaux, des tellines, des palourdes, des macles, des conques et toutes sortes d'escargots. Que d'aller au premier banc de sable, tu sentais les plies et les seiches décamper sous tes pieds. Au début de l'été, il fallait mettre des chaussures car le sable se tapissait d'oursins et de taureaux de mer. On les laissait tranquilles parce qu'ici ça se mangeait pas, surtout les taureaux, plus ou moins violets et visqueux, dont on nous avait dit que ça donnait des boutons rien que de les toucher. On venait pas là pour attraper des boutons mais pour se baigner à 30° et plus, et ramasser des étoiles de mer qu'on revendait un franc les cinq, mais ça dépendait de la grosseur. La plupart avaient la taille d'une main et y en avait, y en avait... La laune au mois de juin, c'était comme une voûte céleste, mais sous l'eau!

Entre les algues, très abondantes aussi, croisaient des myriades de poissons, sars, aiguilles, dorades, loups... Mais là encore, Si on vous mettait tous les noms de ce qui grouillait dans cette laune vous croiriez qu'on a recopié les listes du musée de la mer alors que, peuchère, on fait rien que lire directement dans notre mémoire.

Et ils sont nombreux les Consacquois qui en raconteraient sur la laune, comme Tonton René qui s'était fait la plus belle peur de sa vie en se retrouvant, entre deux bancs de sable, au beau milieu d'un banc d'émissoles qui trouvaient plus la sortie!

Ou alors la très grosse peur du Bichou, le jour où il tomba sur la telline géante. Poù! Ces choses n'arrivaient qu'à lui. Ce jour-là, il raclait tranquillement quand, d'un coup, le tellinier se mit à s'agiter furieusement. Et vas-y que je te boulègue, collègue ! D'abord, le Bichou, qui était un grand costaud, chercha à résister, pensant qu'il avait peut-être pas planté assez profond et que, béleù, « peut-être » il avait embarqué un gros pei, « poisson » comme un loup ou une émissole. Pense ! D'un coup il avait reconnu la céramique vernissée de la telline. Sauf que celle-là était géante et qu'elle s'était coincée en travers dans le tellinier.

Tant que le Bichou tint le manche, la telline chercha à l'entraîner vers le large. Alors, quand il comprit qu'on rigole pas avec la telline géante, il lâcha toute prise et n'eût qu'à observer le tellinier s'enfoncer droit comme un i dans le sable jusqu'à ce q'il n'en dépassât plus rien. Y en a qui disent que le Bichou a un peu quiché « exagéré ». il doit s'agir de ces jaloux qui aujourd'hui ne vendent que de la graine de telline; ils peuvent imaginer mais ils pourront jamais comprendre. C'est le même problème que le Loch Ness. Sauf que, chez nous, la laune n'existe plus. A la place, on a construit Port Camargue

Au début, l'idée était d'en faire un port de plaisance, mais il y a eu tellement de mains qui ont voulu toucher à la pâte que c'est vite devenu un port de complaisance. Quant au nom de Port-Cadavre, faut croire qu'un des promoteurs avait de la prémonition (ou le courage de ses actes) car bâtir sur la laune fut le plus grave génocide de notre environnement consaquois. A l'époque l'écologie n'existait pas. On aimait la nature par nature. On aimait son pays ou pas. Et quand on ne l'aimait pas, on allait voir ailleurs.

Tandis que quand on sait ce qu'est devenue la planète, on se dit que les hommes qui ont été capables de transformer les pinèdes en espaces verts aseptisés et de couler des chapes de béton sur autant de vies et de lieux uniques, eh bien ils mériteraient d'être jugés pour crime contre la planète. Mais nous, les baroulaïres, on ne voudrait surtout pas être de ce tribunal parce qu'on est tellement cons qu'on serait capables de les pardonner. C'est vrai qu'à la même époque, même le Commandant Cousteau pêchait tranquillement à la dynamite dans les mers du sud. L'esprit n'était pas toujours de la partie!

A supposer que Port-Cadavre fut la nécessité et l'ouverture économique du pays, ce qu'en pensent les bichus, c'est qu'on pouvait le faire un peu plus loin, pas si gros et plus écolo. Plus plaisance et moins complaisance.

Quant à la laune, à supposer qu'elle emmerdât pour un développement urbain cohérent, elle n'eût pu trouver meilleure intégration si le Seaquarium actuel avait pu profiter de la pinède, ce qui l'aurait mis au bord du plus grand aquarium naturel qu'aucune commune n'oserait rêver. Le reste avec les mêmes pesetas, n'était plus qu'un jeu d'enfant à organiser, respect en plus.

Mais on vous l'a dit: il y en a qui résonnent tellement que ça les empêche de raisonner.


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rivages

Nous n'habitons que des rivages
Des terres d'épaves
Quels vents firent de nous ces échoués mendiants d'azur
Aux regards perdus dans les petits infinif
Où brillent encore l'œil de phares ?
Nous ne savons des vagues que les brisées
Puis le ressac, l'effondrement minime
Ce geste infiniment superbe et triste
Où l'on se retorne un instant vers son passé
Pour un adieu où nul ne fait
La part du regret ni celle de l'espoir.
Ainsi de nos rêves
Que nous quittons toujours
Sans qu'ils s'achèvent.