l'histoire de Zizou


Je ne l’ai pas connu, pas plus que mon grand-père mais mon père m’en a tellement parlé que je peux vous raconter son histoire sans risque d’erreur : Zizou est un taureau devenu un membre important de notre famille !

Zizou, quand il est né, a dû être élevé au biberon, sa mère étant morte en couches. C’est mon grand-père qui fut chargé de l’opération, et ça lui plaisait beaucoup. Manadier de son état, il savait pertinemment que son protégé ne serait pas accepté parmi les autres membres de son élevage, aussi le plaça-t-il dans un pré tout contre la maison. Et le taureau devint familier. Mon père me racontait que les enfants jouaient avec lui et jamais il n’eut le moindre geste d’agressivité.

Mon grand-père aussi était un personnage. Toujours au travail car le métier de manadier – d’éleveur de taureaux, si vous préférez – est très dur, et il ne trouva un peu de repos que, lorsqu’il fut devenu trop vieux pour monter à cheval, il dut passer la main. Zizou tomba à pic pour lui donner une occupation. Il lui parlait tout le jour et si, par exemple, il avait des travaux de peinture à faire, l’animal restait derrière lui et il lui commentait tout : les derniers potins, la politique etc… Car mon grand-père était radical-socialiste, c’est à dire qu’il bouffait du curé à la moindre occasion. Ma grand-mère, catholique très pratiquante, faisait le signe de la Croix à longueur de journée, priant le Ciel de bien vouloir pardonner les excès verbaux de son mécréant de mari

Curieusement, le curé de Fontvieille était de ses amis. Lui aussi atteint par la limite d’âge, n’exerçait plus mais il venait de temps en temps au mas. Un jour, mon grand-père lui dit :
Tu sais, Alphonse, j’ai bien réfléchi. Tous les ans, pour la fête, on bénit les taureaux et les chevaux. Mais Zizou, lui, ne participe jamais à ces cérémonies. Peut-être il faudrait que tu fasses quelque chose parce que je ne voudrais pas qu’il puisse m’en faire le reproche.

Le curé, très surpris mais heureux de voir son ami se rapprocher de ses convictions accepta et, à quelques temps de là, Pépé en tenue des dimanches se tenait près de Zizou propre comme un sou neuf devant un prêtre en tenue d’officiant. Après une homélie qui commença avec le taureau de Mycènes pour terminer avec les gloires tauromachiques locales, le prêtre bénit l’animal. Ce dernier regarda l’homme d’église dans les yeux et floc, floc, laissa échapper un résidu de digestion, ce qui fit dire à mon grand-père « Tu vois bien, Alphonse, mon taureau aussi est radical-socialiste !»

Les jours s’écoulaient et près de sa bête, Pépé coulait des jours heureux. Un jour, il mourut dans sa manade. On l’enterra dans le cimetière communal. Or, de l’église au cimetière, le chemin longeait la propriété familiale. Le corbillard s’avançait lorsque, derrière les barbelés, apparut Zizou. Il suivit le cortège en silence et, lorsqu’il arriva à la barrière, il s’arrêta et suivit le défilé du regard. Il avait compris qu’il ne reverrait plus Grand-Père.

Il ne lui survécut que deux mois.
Julien Combes